
… Des bouts de …
Elle ne se sentait pas prête. Aussi a-t-elle attendu longtemps avant de se libérer de la peinture pour entrer dans la lumière du tableau. Mettant fin à la cécité quotidienne, Liseron s’est livrée toute entière à une volcanique éruption de peinture pour changer d’espace et remonter le temps. Elle ne peint pas ce qu’elle voit mais ce qu’elle a vu. Elle ne peint pas le temps perdu mais le temps retrouvé. « N'avais-je pas vu souvent en une nuit, écrit Proust, en une minute d'une nuit, des temps bien lointains fondre à toute vitesse sur nous, nous aveuglant de leur clarté ? » Quoiqu’encore imbibée du nuagisme coloré de Rothko, la série inaugurale des Fenêtres n’ouvre pas sur le monde mais sur son monde. Un monde tissé de réminiscences et d’effleurements, de floraisons et d’effervescences, de sentir et de toucher. Un paysage mental éminemment personnel, figuratif, expressif, rêveur et vaporeux à travers l’éther mémoriel.
Passant ses étés chez son père ou son parrain dans la Dordogne, Liseron doit ses premières émotions esthétiques aux visites de cavernes préhistoriques. Dessinés à même la pierre il y a plus de 13 000 ans, mammouths et bouquetins de la grotte de Rouffignac ont beau avoir été recouverts et salis de graffitis sans valeur, ils n’en conservent pas moins leur aura magique sous les inscriptions récentes. Si Liseron adhère à un seul enseignement, ce pourrait être alors à celui d’une école d’art pariétale immémoriale. Une école où on ne représente pas, mais où on reconnaît. Dans Cent ans de solitude de Garcia-Marquez, le patriarche Jose Arcadio finit sa vie attaché à un chataîgnier afin de lutter contre la folie et les visions qui l’empoignent. Enfant solitaire, Liseron a passé beaucoup de temps assise sous un arbre, durant de longs étés dans le Périgord, à se raconter ses propres petites histoires pour repousser les assauts du fol ennui. Dans le réalisme magique de son cru, les herbes lui étaient des forêts et les insectes et les oiseaux tout autant de lutins et de gnomes. A l’instar des deux petites anglaises Elsie Wright et Frances Griffith qui, un beau jour de 1917, disent avoir photographié les fées qui volent en leur compagnie sur les bords d’un ruisseau à Cottingley, suscitant un emballement médiatique sans précédent, Liseron veut donner forme à ses infinis papotages avec le Petit peuple. Point de canular cette fois-ci, ni de volonté de tromper jusqu’à Conan Doyle. Spirite convaincu, le créateur de Sherlock Holmes avait écrit à l’époque que l’existence des photos de fées de Cottingley « bouscule l’esprit matérialiste du XXe siècle hors de ses ornières boueuses et lui fait admettre qu’il y a du charme et du mystère dans la vie ».
Du charme et du mystère, il y en a assurément dans les stimulations visuelles et mentales issues de la fantaisie alchimique de Liseron. Qu’ils soient minuscules ou très grands, ses tableaux de papiers collés, décollés et rencollés, grattés, malaxés et découpés, délavent des rêveries colorées, des formes féériques et des visions d’étrangeté. Comme si le voile qui recouvre ses souvenirs les rendait plus réels. Pas de leurre dans cette papeterie évanescente, transpercée et rapiécée, mais la restitution d’une émotion. Rodin ne disait-il pas de son Penseur, contracté sous l’effort de la méditation, qu’il pensait non seulement avec son cerveau mais avec chaque muscle de son corps ? S’il en est ainsi, alors les enfants aux cheveux bouclés sous les arbres à palabres de Liseron rêvent avec l’émotion de leur imagination. Si l’on osait, on dirait que Liseron pratique l’émotionnisme.
Mastiqués, délavés, ruisselés, essorés et aérés du fin fond de sa mémoire, ses Coquelicots rouges de sang frais, ses Herbes Folles échevelées de vent mauvais, ses Nénuphars écrasés de sommeil lourd ou ses Arbres tortueux en ailes de papillons aux ailes brulées écrivent leurs paysages de brume au-delà des frontières du rêve. A l’inverse de la Grande Touffe d’herbes de Dürer, qui isole et détaille méticuleusement des pissenlits ou des grands plantains, ses plantes sauvages irriguent l’espace dans un impétueux désordre. « En art, l’herbe n’est pas de l’herbe » rappelait Ad Reinhardt, maître quintessenciel du noir et de la disparition. Arborant un tachisme sensuel qui n’abolit pas le hasard, les fleurs solitaires de Liseron paraissent s’effondrer dans la matière épaisse de songes enfuis, telles des couches de temps empilées les unes sur les autres : tournesols de Van Gogh jaune écrasé ou sonates d’automne noyées dans leur sang brun maculé. Dans ces tiges grimpantes qui s’accrochent les unes aux autres en s’insérant dans les fibres de papiers mouillés, qu’elle tire vers le ciel plutôt que vers le sol, Liseron exalte son prénom même de plante herbacée vivace - tout en contredisant le caractère invasif et privatif de soleil qui lui est attaché. On songe devant ses élans herbeux en quête de lumière au rayonnant Poisson d’or de Paul Klee, dont l’éclat ne s’est terni qu’après avoir été aspergé à l’acide par le détraqué Hans-Joachim Bohlman.
Ayant longtemps pratiqué l’enseignement de la couleur, Liseron en déjoue tous les pièges, usant le plus souvent de teintes monochromes assourdies que viennent réveiller des accents colorés - à l’instar de Corot venant parapher ses baumes transparents d’un petit point rouge. Comme le maître français du paysage, Liseron incise bien souvent sa palette de louve de taches de Petit Chaperon Rouge. Au Paléolithique, les hommes s’enduisaient le corps de cet ocre vital, dessinant les prédateurs sur les parois des grottes avec de l’oxyde de fer aussi bien qu’avec du charbon. A Chauvet, sous une panthère et une hyène peintes à l’hématite, apparait un gros point rouge, fait avec la paume de la main directement appliquée sur la roche. Déjà comme une signature ? A l’inverse, on voit peu de rouge dans les paysages. Mais cette quasi absence même fait sa force. Ainsi Liseron fait-elle surgir d’un maelström de champs gris de petites taches sanguinolentes qui irradient comme des fleurs hallucinogènes et extatiques dans la tempête. Quant à ses blancs de ciel, ils ne sont jamais tout à fait blancs – pas plus que ses gris tout à fait gris. « J’aurais tendance à penser que la plupart des fleurs blanches sont proches de la couleur de la craie, pensait la reine des jardins Gertrude Jekyll, la couleur est vraiment d’un beau blanc chaleureux, qui n’a rien à voir avec un blanc intense ». Cette chaleur végétale, Liseron la fait passer dans des lumières d’orages foudroyants. Conciliant mouvement et repos, sa peinture traversée d’éclairs immobiles dans la plaine dit l’éternité du temps du rêve. Tiges et pétales paraissent s’ériger et s’épanouir sur leurs pointes comme des fulgurites, ces éclairs pétrifiés produits par les impacts de foudre sur la roche ou sur le sable - qu’elle n’a pas manqué d’apercevoir au cours de ses pérégrinations. Vestiges du jour, leurs ombres fragiles s’agitent sur fond d’incendie, dans un locus amoenus épicurien retrouvé, où enfants et poètes se couchent pour se raconter, en une minute d’une nuit, leurs Petites histoires ordinaires et extraordinaires.

© photo Laurent Mann



















































































































































































































































































Exposition à la fondation Sozzani 2026

« Monet dans son jardin, c’est lui qui est en première ligne ! » s’exclamait Clémenceau, défendant le peintre à moitié aveugle, qui, en pleine Première Guerre mondiale, s’acharnait à battre la lumière dans le bleu des Nymphéas. S’étant longtemps épanouie dans l’enseignement de la couleur, Liseron se retrouve elle-aussi brutalement en première ligne, en subissant presque à son insu une volcanique explosion de peinture qui brûle son quotidien.
« Ce que nous appelons quotidienneté n’est pas évidence, mais opacité : une forme de cécité, une manière d’anesthésie » assurait Georges Perec. Liseron ne voit pas, elle se souvient. Mastiqués, collés, délavés, ruisselés, essorés et aérés du fond de sa mémoire, ses Coquelicots rouges de sang frais, ses Herbes Folles échevelées de vent mauvais, ses Nénuphars écrasés de sommeil lourd ou ses Arbres tortueux en ailes de papillons sauvages écrivent leurs paysages de brume, tels des poissons d’or à la Paul Klee, dans la matière épaisse des songes. Vestiges du jour, leurs ombres fragiles s’agitent sur fond d’incendie, dans un locus amoenus retrouvé, où enfants et poètes se couchent pour se raconter leurs Petites histoires.
Emmanuel Daydé, historien d’art




























